Travailler en Corée #2

Les coréens respectent les traditions confucéennes, qui mettent en avant le respect de l’éducation, de l’autorité et des aînés. Si aujourd’hui certains n’adhèrent pas forcément aux principes confucéens, ces principes continuent à régir leur vie au quotidien. Cette influence se ressent surtout au travail.

 

 

La hiérarchie

Quand on parle de hiérarchie en Corée, il y a à mon sens plusieurs niveau: la hiérarchie professionnelle au sens strict du terme et l’âge. L’âge régit toute la société coréenne. Si la personne à qui vous vous adressez est plus jeune ou plus vieille que vous (même de quelques mois), votre discours (vocabulaire) et votre attitude seront différents.

Grosso modo, les deux personnes les plus importantes d’une entreprise sont : Sajangnim -> le boss et Siljangnim -> je ne comprends pas bien exactement ce que c’est. A priori, c’est le numéro deux ou l’équivalent peut être de nos manager. En tout cas c’est important, au vue de la façon dont on me cire parfois les pompes.
Vous l’aurez compris, mon poste hiérarchique est assez élevé, du coup j’avoue ne pas avoir vraiment de problèmes de positionnement hiérarchique de part ma fonction, puisqu’au dessus de moi il n’y a que mon Sajangnim. Je suis assez chanceuse.
Si je suis très amie dans la vie avec mon boss, il m’a été expressément demandé de ne pas dire aux employés qu’ils nous arrivent régulièrement de boire un somak (bière + soju) ensemble et de ne pas montrer que nous nous entendons bien. Il aurait par la suite des difficultés à gérer l’équipe et aurait sûrement des plaintes. Il est Sajangnim, il ne rigole pas. Cela donne lieu à des situations parfois très étranges. Je peux avoir picoler la veille avec lui jusqu’à 2.00 du matin et rire aux éclats, pour le retrouver très froid le lendemain matin et presque un peu odieux.

Mon poste me vaut quelques avantages, je suis dispensée de vaisselle (je la fais quand même un peu, je vous rassure) mais je ne suis pas dispensée de nettoyer le bureau. Et là on arrive à ce que j’appelle la confusion coréenne. Je m’explique…
De part mon « grade », certaines taches sont jugées indignes de moi, par qui ? Je n’en sais rien. En revanche, de part mon âge, certaines taches sont de mon fait. Je ne vous raconte pas le nœud au cerveau. Je suis la plus jeune de mon office, donc en théorie certaines corvées me sont attribuées par la culture coréenne : servir à table, nettoyer le bureau… Mais je suis aussi Siljangnim, bref ça coince. Est ce que je sers, ou est-ce que l’on me sert ? Cette question qui parait anodine est en réalité très importante pour les coréens. L’age est un réel problème, j’ai mis un certains temps à obtenir le respect de certains de mes collègues plus âgés.  La compétence n’est pas le problème, ils sont plus vieux même de quelques mois, ils savent. Les personnes plus âgées que vous, décident et vous devez les écouter : c’est culturel. Il veut s’asseoir ? Vous vous levez. Il a soif ? Vous allez lui chercher de l’eau. Il veut manger du toppoki ? On mange du toppoki. Il a décidé que vous deviez rester dans un bateau qui coule, vous y restez (c’est actuellement un débat important au sein de la société coréenne).
En Corée, le discours change selon l’age, cela correspondrait à notre polis, familier… En théorie mes aînés utilisent le langage familier, mais de part mon poste c’est un profond manque de respect. Il est donc très difficile de se positionner quand on a un poste à responsabilité au milieu de personnes plus âgées. Je dois sans cesse jongler entre les règles liées à l’âge et ma fonction.

La hiérarchie veut que jamais vous ne répondiez, que vous restiez à votre place même si la personne en face de vous fait la pire ânerie du monde. Oui même si elle se trompe de nom de client sur la présentation…
Ceux qui me connaissent, se doute de ce que je vais dire… J’en ai personnellement rien à carrer ! Si je vois une connerie, je parle (perfectionnisme quand tu nous tiens) ; peu importe la hiérarchie, le travail c’est le travail.
Par ailleurs, je refuse de me faire disputer pour rien ou à la place de quelqu’un (comme peuvent le vivre régulièrement mes amis). Je n’ai jamais eu de soucis, mais je pense aussi avoir réussie à imposer en douceur ma façon de travailler.

Honnêtement, je me comporte de manière similaire à la France. Je gère mon équipe dans la bonne humeur (ce qui marche très bien) et j’essaie d’agir de la manière la plus juste qui soit. J’ai un avantage qui m’aide énormément: je suis étrangère. Ceci me place dans une sphère différente et je suis considérée comme « à part ». Comme me disait ma collègue avec gentillesse : « tu es différentes de nous, tu ne seras jamais comme nous ». Le « j’ai pas compris » est parfois ma bouée de sauvetage (à utiliser avec parcimonie, comme « c’est pas faux »).

 

 

Les meetings

Dans le cadre de mon travail, je suis amenée à rencontrer régulièrement mes clients, partenaires commerciaux… Le cérémonial est à priori toujours le même. Dans ma situation je suis toujours ou presque la plus jeune.

Je ne me présente jamais, toujours en retrait, j’attend qu’Oppa Sajangnim me présente.
Dans un premier temps nous échangeons systématiquement nos cartes de visite. Echanger des cartes de visite aide les coréen à placer leur interlocuteur dans la hiérarchie de son entreprise et leur permet de déterminer rapidement son poste et son titre, et donc la façon dont s’adresser à ce dernier. L’échange des cartes de visite est donc important et joue un rôle essentiel dans les réunions préliminaires. Il faut toujours présenter votre carte avec les deux mains en vous inclinant légèrement, idem lorsque vous en recevez une. L’étiquette dicte que vous devez toujours regarder la carte avant de l’empocher : faite mine d’être vraiment intéressé. Si vous êtes en salle de réunion, placez la carte devant vous. Les coréens placent toujours les cartes selon le plan de table afin de n’offenser personne, et de retenir le nom de chacun.

Pour ce qui est des prises de parole, je ne parle que quand je suis invitée à le faire. C’est comme ça. Intervenir, même de manière pertinente, sans que j’ai été invité à le faire, serait très mal vu. Les deux personnes les plus gradés guident le débat, nous suivons. Cela peut parfois s’avérer très très long. Imaginez  vous êtes deux heures dans un fauteuil très confortable, avez peu dormis, et vous subissez une conversation en coréen à laquelle vous ne comprenez rien. Autant vous dire que parfois, je lutte pour ne pas dormir.
Heureusement pour moi, textoter est parfaitement toléré ! J’ai juste la hantise de ne plus avoir de batterie.

Un truc assez insupportable que vous pourrez vivre si vous êtes amené à aller en réunion est de voir la conversation tournée autour de vous très rapidement, sans que l’on vous invite à y participer. Vous serez une sorte de carte de visite, un accessoire de prestige pour votre société : « nous avons une weigougin (étranger) !!! »
Avoir un étranger au sein de sa société est prestigieux, préparez vous à servir de faire-valoir. Telle une jolie plante de salon, vous verrez les gens parlez de vous, posez des questions sur votre vie… sans que jamais vous ne puissiez leur répondre, même si la conversation est anglais ou que vous parlez coréen. Tant que l’on ne vous invite pas à parler, vous vous taisez. Que j’aime ça qu’on parle de moi comme si je n’étais pas là !! Ps : si votre patron dit une ânerie sur votre vie, retenez vous.
La dernière chose qui peut s’avérer assez choquante, c’est que parfois on ne dira pas votre nom. Lors de votre introduction ou quand on s’adressera à vous, on vous appellera l’étranger et au mieux par votre nationalité et ce tout le long de l’entretien. Ne vous énervez pas, (c’est assez dur) mais dites vous bien que la Corée est ouvert depuis peu.

 

 

Prétendre travailler

Une des choses qui agace le plus tous les étrangers travaillant en Corée, est le « prétendre travailler ». Dans bien des cas, vous trouverez la méthodologie de travail ou le planning complètement inapproprié. Mais pourquoi perdre autant de temps quand on pourrait aller plus vite ? Pourquoi s’y prendre d’un coup au dernier moment ?

Ces questions vous allez souvent vous les poser. Les coréens sont à mon sens des personnes très peu productives et très mal organisées. Ce qui me prenait 1 journée en France, m’est demandé en 1 semaine içi. En revanche quand je regarde mes collègues, tout le monde s’agite et court partout. Ils prétendent…
La mauvaise organisation, vous ne pouvez rien y faire. On vous répondra « oui mais en Corée… », « nous on fait comme ça… », « mais euh… » Il m’arrive d’avoir des journées vides et d’un coup une charge de travail monstrueuse qui tombe pour le lendemain. Il m’est arrivé également de refaire 4 fois le même travail, la faute ? L’organisation et la méthodo. Vous n’aurez jamais toutes les infos, et ils ne prévoient pas. J’ai d’ailleurs un projet sur le feu depuis 15 jours, je n’ai en ce moment pas trop de travail, j’attend toujours les données du projets…

Autre chose que j’ai remarquée. Ma collègue passe une bonne partie de sa journée sur Naver ou Ktalk, mais à 17.45, je la vois toujours s’agiter et commencer son travail. Si en France nous aimons finir vite pour partir à l’heure, en Corée rester tard (même si vous n’avez rien à faire) est bien vu. Ça tend à changer (doucement), mais dans certaines entreprises vous ne pouvez quitter votre poste tant que vous n’avez pas le feu vert de votre boss et ce même si vous avez fini. Certains de mes amis, attendent parfois jusqu’à des 11.30 / minuit que leur superviseur leur donne le feu vert. Ils font quoi pendant ce temps ? Rien, ils sont sur Kakaotalk.
Le problème est qu’en Corée la productivité n’est pas reconnue. Ce qui revient de toutes les conversations que j’entends, c’est que les coréens ne sont absolument pas productifs. Je met moins de temps que ma collègue pour faire mon travail, quand j’ai fini mes taches et si elle n’a pas besoin d’aide,  je pars. Mais leur référent n’est pas la productivité encore une fois, c’est le temps passé dans l’entreprise. D’où ce jeu de prétendre, très présent dans de nombreuses compagnies. En gros, plus vous prenez de temps mieux c’est. Ayant imposer le fait de « quand j’ai fini, ben… j’ai fini », j’ai la chance de n’avoir que les problème de planning et de méthodologie.
Ah lala, perdre du temps et refaire les choses 20 fois pour rien, ou s’embarrasser de choses inutiles… Tout va bien, lalalala….
Bref il y a de quoi mettre vos nerfs à rude épreuve. Je crois que c’est la chose que j’entends le plus, et qui agace le plus. Vraiment il y a des jours à vous rendre fous, tellement cela peut paraître illogique. C’est à se demander comment ils sont aussi fort économiquement, on a vraiment un soucis dans notre pays… Bref.

 

 

Conclusion

Si je peux vous donner un conseil, profitez de votre statut d’étranger dans certains cas, afin de ne pas subir toute la pression liée à la hiérarchie et pour travailler à votre façon (si elle efficace, hein… Moi il se trove que ça marche mieux auprès des clients quand je les écoute pas.).
Certes vous devez vous adapter à la culture, mais vous devez également partager la votre. N’acceptez pas certaines choses (prendre des savons gratuitement, laisser passer des erreurs car vous n’avez pas à donner votre avis,…). Quoi qu’il arrive, vous serez l’étranger et votre entreprise et collègues profiteront bien de ce statut quand ils le voudront.
Tous mes amis qui essayent d’agir 100% comme des coréens et font le plus d’efforts d’intégration, sont ceux qui souffrent le plus. Vous ne serez jamais coréen, et même en étant bilingue et en vous faisant bridé les yeux vous serez toujours un étranger (surtout quand ça les arrangera). La société coréenne est ouverte depuis peu et ils oscillent entre fascination et parfois rejet. Dites vous bien que dans le travail c’est pire. Je ferais un poste d’ici peu sur le racisme en Corée. Mais retenez bien ça, comme on dit entre nous : les weigs (weigougin = étranger) ont toujours tort.

Je ne regrette pas mon choix, j’ai la chance d’avoir une entreprise plutôt cool et une collègue hyper sympa. Mais dites vous bien que c’est un challenge d’une réelle complexité que de travailler en Corée. De nombreuses personnes ne tiennent pas plus d’un an. Je balance constamment entre « youhou !! » et « qu’est ce que je suis venu foutre avec des incompétents pareils, achevez-moi » et mon cas est loin d’être isolé.
Mon conseil, prenez sur vous (on ne peut rien faire d’autre, c’est un rapport au temps différent) et profitez aussi. Ils sauront très bien vous ramener à votre statut d’étranger quand ça les arrange :
« Ai pas compris » yippee ki yay !

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